2003 Compendium

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"Fragment 12" is from a collaborative translation project with Nancy Hadfield from the Moroccan francophone poet Abdellatif Laâbi entitled “Fragments of a Forgotten Genesis.” Laâbi was imprisoned by the Moroccan government for 8 years for political dissent and is well known for publishing his poetry magazine Souffles. See also Gordon's work 'Ant'
 
 

Fragment 12 (from Fragments d’une genèse oubliée, by Abdellatif Laâbi)

 

Tout dort maintenant
de l’algue au ciel
du monstre à la fourmi

La beauté est en visite

Elle ouvre son sac
sort un à un ses instruments
sa panoplie subtile
cordes
pinceaux
plumes
herbes
cailloux

Elle se penche sur le berceau

Ne fait pas mine de s’étonner

Elle accepte le présent
tel qu’il est

Ne juge point

La tâche est immense
mais elle a le temps

Avec la beauté vient la patience

Son oeuvre est si fragile
si incertaine

Surtout pas d’affirmation

Chaque touche en efface une autre
pour mieux la fixer

Loin d’elle l’idée de s’insurger
critiquer
encore moins corriger

La beauté n’ajoute pas
ce qui existe lui suffit

Elle choisit sans oublier
sans mépriser
ce qu’elle laisse de côté

Elle traite la laideur avec considération
lui tend la perche

Tous dorment maintenant
côte à côte
dans le berceau
le loup et la brebis

l’idée et l’ombre
le désert et le ciel enlacés
la créature bouche ouverte
la horde repue

La beauté travaille en silence
à l’abri des regards

Ce qu’elle réalise
doit passer d’abord inaperçu
jusqu’au jour où sa présence s’impose

Étonne sans détonner

En cela
elle reste libre de se donner
ou de se refuser

Elle prépare la rencontre
et se retire
pour ne pas déranger

La beauté n’aime pas festoyer
Elle a le vin triste

Les compliments la font douter d’elle
l’éclaboussent

Sans être prude
elle évite les attouchements

De toutes les offrandes
elle préfère celle des yeux

Tous dorment maintenant

La beauté se penche sur le berceau

Elle scrute la cime
abouchée à l’abîme
s’émeut
aux imperfections de l’être
au désordre qui le ronge
aux violences qui l’attendent

Elle sait qu’elle n’y peut rien

De pouvoir
elle n’a que celui d’être hors de portée
des pouvoirs
et de faire passer ce petit message
au cas où
Du fleuve calamiteux des destinées
elle ne peut inverser le cours
mais elle rappelle le ruisselet miraculeux
qui s’étire parallèle
narguant la fatalité
Au ruisselet
elle donne le nom curieux
d’amour
et se met au travail

 

 

 

Now everything’s asleep
from seaweed to sky
from monster to ant

Beauty visits

She opens her bag
pulling out instruments
one by one
her subtle display
string
brushes
feathers
herbs
small stones

Expressionless

She leans on the crib

Accepting the present
for what it is

Without judging

The task is immense
but she has time

With beauty comes patience

Its task is too fragile
too uncertain

Anything but an affirmation

Each touch erasing the other
to better affix itself

Beauty does not think of rebelling
criticizing
still less correcting

She doesn’t add anything
what exists suffices

She chooses without forgetting
without despising
what she casts aside

Considerate
she reaches out for ugliness

Everything’s asleep
from coast to coast
from cradle
to wolf and ewe

idea and shadow
desert and twisted sky
the creature gape-mouthed
the horde satiated

Beauty works in silence
sheltered from view

What she accomplishes
must first pass unnoticed
to daybreak where its presence imposes itself

Amazes but does not disconcert

This way
she refrains from giving herself
or refusing

She prepares for the meeting
and retires
so as not to become unsettled

Beauty does not like to feast
hers is a sad cup

Compliments make her doubt herself
tarnish her

Without prudery
she avoids caresses

Of all offerings
she prefers eyes

Now everything’s asleep

Beauty bends over the crib

She peers at the tip
conjoining abyss
rioting
against existence’s imperfections
against gnawing disorder
against lurking violence

she knows that she can do nothing

for power
She has only aloofness
and this small message she slips across
in case
the disastrous river of destiny
cannot reverse the course
but she calls again on the miraculous stream
which draws itself parallel
scoffs at fate

She gives the stream
the curious name
of Love
and begins to work